|
Je
suis artisan plombier et ce dimanche de fête des pères
1999, je m’en souviens bien.
J’ai la chance d’avoir comme client une grosse compagnie
d’assurance française. Nous avons en charge quelques immeubles
du 13e. Chaque nouveau locataire est tenu par contrat de procéder
aux réparations d’usage par nos soins. Pour un indépendant,
ce genre de plan, c’est une rente assurée. En échange
7 jours sur 7 et 24 h sur 24, nous devons pouvoir intervenir, mon associé ou
moi avec nos équipes.
Ce dimanche-là, ce fut pour moi, j’y allais seul, j’étais
l’unique de garde en ce jour de fête.
La jeune femme de l’appel habitait au 8e étage d’un
immeuble des années soixante-dix de la rue de la glacière.
Une jolie fille brune aux yeux rouges et tristes, à peine 25
ans, m’a ouvert sur un 35 m2 deux pièces cuisine, lumineux
et propre avec un bout de terrasse qui regardait au loin la tour
Montparnasse.
Le WC dans la salle de d’eau était bouché.
En entrant dans l’appartement, je savais déjà à l’odeur,
que ce n’était pas pour un radiateur que j’étais
là. Je devinais aussi aux remugles que la matière fécale
n’était pas l’unique responsable de cette exhalaison.
En dix ans de métier, j’en ai vu pas mal et je sais que
chaque problème a son parfum. Celui-ci relevait de la chair
pourrissante. De temps à autre, un rat intrépide tente
de remonter les conduits jusqu’aux appartements, l’étau
des canalisations se resserre et il crève coincé ou empoisonné par
des écoulements de javel ou autres gels WC. Avec l’humidité,
la chair de l’animal gonfle et obstrue le canal, Les particules
odoriférantes prolongent le rêve du rat mort en investissant
l'habitation.
Dans ces cas-là, je procède comme les légistes qui dissèquent
des noyés, j’étale une noix de pommade à l’eucalyptus
sous mes narines et je mets un masque de protection pour retenir au maximum la
couverture de senteur végétale.
La jeune femme, restée debout dans mon dos, semblait énervée,
pas agressive, mais dérangée. Je ne sais pas depuis combien de
temps, elle se retenait, elle aurait dû profiter du bar-brasserie de l’angle
de la rue, plutôt que de se torturer.
Avec ma mini-tronçonneuse électrique, j’ai scié la
canalisation. J’avais d’abord tenté de percer le bouchon en
glissant ma toupie dans le conduit. La toupie est une sorte de tire-bouchon souple à rallonge
que l’on introduit le long de la canalisation. J’avais réussi à pénétrer
l’objet de l’obstruction, mais en tirant pour tenter de décoincer
le bouchon j’ai ramené des lambeaux de tripes. J’ai fermé les
yeux et je respirais par la bouche pour ne pas laisser l’odeur m’atteindre.
La femme qui avait suivi les opérations s’est mise à vomir
dans le lavabo, en pleurant silencieusement. Une « complète » comme
on dit en Bretagne. C’est pour abréger les dégâts que
j’ai décidé de couper la canalisation de PVC en amont et
en aval du bouchon sur 50 cm. Règle de base : On ne laisse jamais le client
avec sa « merde » en souvenir. J’ai glissé le tube et
son bouchon incorporé dans un sac-poubelle étanche et renforcé qui
fait partie de la panoplie du plombier.
Le temps de remplacer le morceau de tuyau, il était 13h30.
Je sais bien que les rats ne montent jamais si haut dans les étages, et
pour boucher une évacuation de 10 cm de diamètre il aurait fallu
un rat de concours.
Mais mon rôle n’est pas de juger, il est de sortir les gens de
leur caca.
Elle avait besoin de s’expliquer : son fiancé l’avait quitté une
semaine après avoir appris qu’elle attendait un enfant, elle avait
espéré son retour jusqu’au dernier moment. Désormais
elle devrait vivre avec son irrémédiable décision.
J’ai quitté la jeune femme à 14h15, elle reprenait ces esprits.
Le temps estompera les cicatrices, un grand coup d’air et de déodorant
effaceront les remords olfactifs.
Sur le pas de la porte, je l’ai averti que je ferais incinérer le « bouchon » demain
matin, à la déchetterie.
Mon rôle finissait là. Je n’ai rien raconté à ma
femme, c’était le jour de la fête des pères, pas
la Toussaint.
Le temps que je rentre, mon déjeuner prenait le chemin du goûter.
Sur le parcours du retour, je pensais au cadeau de naissance qu’une amie écossaise
nous avait envoyé de Londres, pour notre troisième garçon
: un tee-shirt, taille 6 mois, avec inscrit dessus, in English, « Je suis
la preuve vivante que ma mère aime baiser ». C’est quand même
un truc vachement difficile à porter.
|