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ACTE 5 FICHE n° 03

" La fête des mères » ou « ma mère est une sainte et mon père est un Dieu "

< 03 >

Je suis artisan plombier et ce dimanche de fête des pères 1999, je m’en souviens bien.
J’ai la chance d’avoir comme client une grosse compagnie d’assurance française. Nous avons en charge quelques immeubles du 13e. Chaque nouveau locataire est tenu par contrat de procéder aux réparations d’usage par nos soins. Pour un indépendant, ce genre de plan, c’est une rente assurée. En échange 7 jours sur 7 et 24 h sur 24, nous devons pouvoir intervenir, mon associé ou moi avec nos équipes.
Ce dimanche-là, ce fut pour moi, j’y allais seul, j’étais l’unique de garde en ce jour de fête.
La jeune femme de l’appel habitait au 8e étage d’un immeuble des années soixante-dix de la rue de la glacière. Une jolie fille brune aux yeux rouges et tristes, à peine 25 ans, m’a ouvert sur un 35 m2 deux pièces cuisine, lumineux et propre avec un bout de terrasse qui regardait au loin la tour Montparnasse.
Le WC dans la salle de d’eau était bouché.
En entrant dans l’appartement, je savais déjà à l’odeur, que ce n’était pas pour un radiateur que j’étais là. Je devinais aussi aux remugles que la matière fécale n’était pas l’unique responsable de cette exhalaison. En dix ans de métier, j’en ai vu pas mal et je sais que chaque problème a son parfum. Celui-ci relevait de la chair pourrissante. De temps à autre, un rat intrépide tente de remonter les conduits jusqu’aux appartements, l’étau des canalisations se resserre et il crève coincé ou empoisonné par des écoulements de javel ou autres gels WC. Avec l’humidité, la chair de l’animal gonfle et obstrue le canal, Les particules odoriférantes prolongent le rêve du rat mort en investissant l'habitation.
Dans ces cas-là, je procède comme les légistes qui dissèquent des noyés, j’étale une noix de pommade à l’eucalyptus sous mes narines et je mets un masque de protection pour retenir au maximum la couverture de senteur végétale.
La jeune femme, restée debout dans mon dos, semblait énervée, pas agressive, mais dérangée. Je ne sais pas depuis combien de temps, elle se retenait, elle aurait dû profiter du bar-brasserie de l’angle de la rue, plutôt que de se torturer.
Avec ma mini-tronçonneuse électrique, j’ai scié la canalisation. J’avais d’abord tenté de percer le bouchon en glissant ma toupie dans le conduit. La toupie est une sorte de tire-bouchon souple à rallonge que l’on introduit le long de la canalisation. J’avais réussi à pénétrer l’objet de l’obstruction, mais en tirant pour tenter de décoincer le bouchon j’ai ramené des lambeaux de tripes. J’ai fermé les yeux et je respirais par la bouche pour ne pas laisser l’odeur m’atteindre. La femme qui avait suivi les opérations s’est mise à vomir dans le lavabo, en pleurant silencieusement. Une « complète » comme on dit en Bretagne. C’est pour abréger les dégâts que j’ai décidé de couper la canalisation de PVC en amont et en aval du bouchon sur 50 cm. Règle de base : On ne laisse jamais le client avec sa « merde » en souvenir. J’ai glissé le tube et son bouchon incorporé dans un sac-poubelle étanche et renforcé qui fait partie de la panoplie du plombier.
Le temps de remplacer le morceau de tuyau, il était 13h30.
Je sais bien que les rats ne montent jamais si haut dans les étages, et pour boucher une évacuation de 10 cm de diamètre il aurait fallu un rat de concours.
Mais mon rôle n’est pas de juger, il est de sortir les gens de leur caca.
Elle avait besoin de s’expliquer : son fiancé l’avait quitté une semaine après avoir appris qu’elle attendait un enfant, elle avait espéré son retour jusqu’au dernier moment. Désormais elle devrait vivre avec son irrémédiable décision.
J’ai quitté la jeune femme à 14h15, elle reprenait ces esprits. Le temps estompera les cicatrices, un grand coup d’air et de déodorant effaceront les remords olfactifs.
Sur le pas de la porte, je l’ai averti que je ferais incinérer le « bouchon » demain matin, à la déchetterie.
Mon rôle finissait là. Je n’ai rien raconté à ma femme, c’était le jour de la fête des pères, pas la Toussaint.
Le temps que je rentre, mon déjeuner prenait le chemin du goûter.
Sur le parcours du retour, je pensais au cadeau de naissance qu’une amie écossaise nous avait envoyé de Londres, pour notre troisième garçon : un tee-shirt, taille 6 mois, avec inscrit dessus, in English, « Je suis la preuve vivante que ma mère aime baiser ». C’est quand même un truc vachement difficile à porter.