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< 07 >

ACTE 1 FICHE n° 07

Quand on tue le cochon, c'est dans la cour de la ferme. Mes soeurs et ma mère ne sortent pas de la maison avant qu'il ne soit mort, moi aussi j'attends. On laisse le tueur et son aide officier, en espérant que le cochon soit rapidement assommé, puis saigné, avec un minimum de souffrance.
Alphonse le tueur fait cela pour rendre service et parce que c'était son métier avant. Les traditions sont toujours là. Quand on élève des animaux on aime bien savoir comment ils meurent.
Alphonse assume donc son statut de tueur dépeceur, en toute illégalité: "Ces cons de députés européens qui voudraient empêcher les gens de vivre de leurs bêtes !" Un petit crachat par terre pour ponctuer. "C'est les mêmes qui se gênent pas pour chasser le cerf ou le chevreuil et le bouffer après !" Et de rajouter tout en rasant le cochon de son grand couteau : "Pour l'hygiène ils disent. Et quand le chien de chasse croque dans le cou du faisan ou qu'il bouffe les couilles du cerf, c'est l'hygiène ça ? Il verse à nouveau de l'eau bouillante sur le cadavre pour poursuivre le rasage, "Le chien, quand il a couru toute la journée, il a la gueule pleine de bave. Et quand y croque dans sa proie, il fout plein de bave dans le sang. C'est l'hygiène ça ?" Temps mort, il inspecte la moindre parcelle de peau. "Quoi qu'on dit aussi, langue de chien, langue de médecin." Puis tout en rigolant franchement :"Langue de député, langue de pet."
Amen !
Je m'étais attaché au cochon pendant son élevage, mais cela fait longtemps que je gère, tant bien que mal, ce conflit entre la nourriture (la vie) et la mort.
J'utilise l'artifice de la photographie pour désamorcer le drame ou refouler une émotion trop forte. J'ai eu, bien sur, mon souffle de tristesse, du style : "la vie est vraiment injuste avec les innocents " et j'ai fait des photos du porc mort.
La terre entière utilise le même artifice, du visuel ou du télévisuel, pour désamorcer l'effet déprimant et culpabilisant de ces situations de crises humaines, toujours inhumaines.
Quelques jours plus tard, le cochon était à l'honneur pour un repas de famille, un "kig ar farz".
Ce fut un brillant succès pour ma mère, chacun en repris au moins une fois, certain trois fois.
Après le dessert, au moment du Lambig, je fis une distribution de photos souvenirs du porc.
Ma cousine, très étudiante Nantaise : "T'es dégueulasse !".
Mon cousin, fin d'internat de médecine : "il manque l'odeur".
Ma mère se demandant comment son fils peut avoir des idées aussi idiotes: "tu as vraiment de la pellicule à jeter par les fenêtres".
Mon oncle, chauffé au Lambig imitant Coluche: "Et vous trouvez ça drôle ?".
Ma tante, la larme du rire à l'oeil : "il était bien bon, cela fera des souvenirs".
Mon père en pleine sagesse à éthylique : " tu t'améliores pas en vieillissant mon fils".
Ma grand mère s'en foutait, mes soeurs et leurs maris rigolaient, les enfants jouaient dehors.
Finalement, pas de vomissement, ni d'évanouissement. J'étais un peu déçu devant cette absence de gêne. Il y avait même cette reconnaissance du ventre à feu le porc.
Je me suis demandé si ce manque de réactions aux images n'était pas un des effets pervers du journal télévisé.
C'est pourtant vrai qu'il était bon ce porc.